
Une journée. Un dimanche de décembre. c’est le cadre temporel du roman Francia, par l’écrivaine Nancy Huston. Cette journée suit Francia, née Ruben, travailleuse du sexe colombienne transgenre, immigrée pour subvenir aux besoins de sa famille, et rejoindre le rêve européen. De la genèse de sa vie comme départ, “la griffonne” comme l’appelle Francia, veut peindre un portrait : quels cheminements, quelles violences, quels désirs ont mené la jeune colombienne en France ?
Francia, prostituée et immigrée : un visage du trottoir
« Laëtitia Perrais avait 18 ans et la vie devant elle. Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, elle a été enlevée, puis tuée. » lit-on sur la quatrième de couverture du roman vrai de Ivan Jablonka : Laëtitia. L’affaire Laëtitia avait suscité une grande émotion collective en France. Le fait divers a eu lieu à Bernerie-en Retz, une commune près de Pornic en Loire Atlantique, zone de la France tranquille dont ne parle habituellement pas la presse. Pourtant, à partir de ce jour-là, BFM TV, Europe 1, I télé, RTL alimentent la course à l’information pendant plus d’un mois et donnent vie à ce lieu jusque-là inconnu ; les marches blanches prennent place dans les rues et la mort de Laëtitia devient publique. Sa figure se transforme en héroïne tragique et subit une médiatisation spectaculaire. De cette « métamorphose en fait divers », Ivan Jablonka parle d’un « spectacle de la mort » qu’il décrit comme injuste. Alors, durant 57 chapitres, l’auteur décide de rendre la vie à Laëtitia : les chapitres pairs reconstituent sa vie depuis son enfance, la dissociant ainsi du « spectacle de la mort » auquel elle a été réduite ; les chapitres impairs parlent du fait divers en tant que tel et de sa médiatisation spectaculaire. Pour rendre la parole à une victime réduite à sa disparition, l’auteur tente de comprendre qui elle était. Pour cela, Ivan Jablonka interroge ses proches, s’intéresse de très prêt à sa sœur jumelle Jessica et scrute son profil Facebook. Comme un journaliste ou un sociologue, il opte pour une écriture minimaliste et froide en refusant tout effet stylistique. Il se limite à rapporter les faits et abandonne la psychologie pour mieux appréhender le réel. Pour garantir une vérité, l’auteur assume les failles de celle-ci et n’hésite pas à revenir sur ses mots : « Je me trompe au sujet de Laëtitia (…) » écrit-il alors. Parfois, l’enquête doit malgré tout laisser place à l’incertitude et au doute, transformant l’écriture journalistique en écriture du vide. Dès lors, pour combler ce vide ou parce qu’il s’identifie à elle, il arrive que les vies réelles s’entrelacent entre lui et Laëtitia. Parce qu’il détient le capital langagier et culturel, Ivan Jablonka prête des mots à Laëtitia mais aussi à une classe sociale plus large, celle d’une France rurale marginalisée. Parfois, il assume cette confrontation entre lui, homme de parole, et les gens qu’il rencontre venant « d’un monde où l’on parle peu ». Mais pourquoi donner la parole à un individu plutôt qu’à un groupe ? Pourquoi ne pas parler directement de cette France rurale marginalisée ? Les sœurs Papins, Roberto Succo, Marc Dutroux, l’affaire du Petit Grégory, l’affaire Laëtitia ou encore le meurtre de Philippine : quelle place pour le fait divers dans la société ? Le fait divers fait-il « diversion » pour reprendre Bourdieu ? Par l’émotion qu’il suscite, empêche-t-il de penser à d’autres évènements politiques plus grands, plus importants ? Par sa causalité inexplicable, s’oppose-t-il à l’information ? En écrivant Laëtitia, Ivan Jablonkov fait le pari que non et décide d’interroger l’affaire comme un fait social : « Je voudrais montrer qu’un fait divers peut être analysé comme un objet d’histoire. Un fait divers n’est jamais un simple « fait », et il n’a rien de « divers ». Au contraire, l’affaire Laëtitia dissimule une profondeur humaine et un certain état de la société (…) ». Quelles « contraintes extérieures » (Durkheim) se sont exercées sur Laëtitia le 18 janvier 2011 pour que tous ses interdits sautent ? Elle boit alors qu’elle ne buvait pas, fume alors qu’elle ne fumait pas, se laisse aborder par un homme bizarre et « marginal » avant de le suivre. Pour interroger Laëtitia comme un « objet d’histoire », l’écrivain et historien mène un travail de journaliste en partant à la rencontre des lieux dans lesquels elle a grandi et de ceux et celles qui l’ont connue : Jessica, sa sœur jumelle ; Sylvie Larcher et Frank Perrais, ses parents biologiques ; la providence de Paimbœuf, l’arrivée chez Les Patron ; la formation générale après sa troisième. Ivan Jablonka parcoure aussi les terres où elle a passé sa vie : Nantes et Pornic-la-Bernerie. Selon lui, l’affaire Laëtitia est un meurtre chez les « petits Blancs », entre « petits Blancs ». En suivant le parcours de Laëtitia, le lecteur se rend rapidement compte que Laëtitia et Jessica étaient victimes de violences symboliques, morales et physiques depuis leur enfance. À travers son histoire, le livre interroge « l’absence de repères » (John Bowlby) pour les enfants sans figure parentale, la « jeunesse silencieuse » d’une France périphérique et marginale et les violences patriarcales que subissent les femmes. À travers le meurtrier de Laëtitia, Tony Meilhon, Ivan Jablonka interroge les lacunes du système judiciaire et plus particulièrement le débordement du service de réinsertion dans la société pour le condamné. Dans ce livre, l’auteur interroge aussi l’instrumentalisation politique du fait divers. En effet, le fait divers est souvent utilisé par des politiques d’ultradroite pour nourrir un discours émotionnel, simpliste et populiste. Par l’émotion collective qu’il suscite, le fait divers permet souvent de créer une division manichéenne de la société entre le « monstre » ici incarné par Tony Meilhon et l’héroïne. C’est ce qu’explique Ivan Jablonka dans la politique menée par l’ancien président Nicolas Sarkozy : plutôt que de renforcer le personnel du service judiciaire de Loire-Atlantique ou d’interroger les violences faites aux femmes ; Nicolas Sarkozy prenait prétexte du fait divers pour charger les magistrats de leur manque de suivi judiciaire et pour mener à bien sa politique émotionnelle, « à chaque crime, une loi ». Alors, si ce récit est un hommage à Laëtitia, qu’Ivan Jablonka « rétablit Laëtitia dans son existence » en reconstituant son histoire, il crée aussi un livre à résonnances collectives et actuelles. Plutôt que de « faire diversion », Laëtitia cristallise des problématiques socio-politiques et illustre un « fait de société ».
Laëtitia, du fait divers au fait social : rendre vie à une absente